mardi 24 septembre 2013

Marie Bergström La toile des sites de rencontres en France Topographie d’un nouvel espace social en ligne

http://www.cairn.info/revue-reseaux-2011-2-page-225.htm

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les charmes de soeur Eugénie

Conclusion

53 Loin de se limiter à quelques sites dominants, particulièrement visibles, aussi bien dans l’espace médiatique que dans celui des travaux scientifiques, la toile des sites de rencontres francophones est composée de plusieurs centaines d’espaces différents. S’adressant à divers groupes sociaux, construits plus ou moins explicitement comme des « cibles » par les webmestres, ils rendent visibles ou invisibles, interpellent ou ignorent, acceptent ou refusent les internautes en fonction de leurs caractéristiques sociales. De plus, selon la population à laquelle ils s’adressent, l’architecture, le design et le vocabulaire employé ne seront pas les mêmes. Pensée comme une étude préliminaire d’une recherche dont l’objectif est de comprendre comment l’usage des sites de rencontres s’inscrit dans les trajectoires amoureuses et sexuelles, notamment en fonction de caractéristiques sociodémographiques, notre étude a cherché à établir la manière dont les internautes sont identifiés et par là même guidés dans la toile des sites de rencontres. Si elle ne se suffit pas à elle-même, l’étude de ce que les individus ciblés peuvent et sont incités à faire sur les sites constitue une condition préalable à la compréhension de ce qu’ils font effectivement.
54 Nos résultats montrent une toile des sites de rencontres principalement structurée par l’interaction entre la représentation sociale des différentes identités sexuelles et la distinction normative entre différents « types » de relations amoureuses et sexuelles. Si l’orientation sexuelle constitue un élément central comme nous en avons fait l’hypothèse, la grande différence en termes d’architecture ne se trouve cependant pas entre sites hétérosexuels d’un côté et sites homo- et bisexuels de l’autre. Il se dessine plutôt une carte complexe où femmes et hommes « trans », hétéro-, homo- et bisexuel(le)s se voient proposer des cadres d’interaction fort différents selon les intentions qu’on leur prête. Si les sites gays anticipent une très grande variété d’intentions possibles, les sites lesbiens sont principalement organisés en fonction de la mise en relation de partenaires stables, alors que les pratiques bisexuelles tendent à être rendues invisibles ou indexées à un contexte « libertin ». L’univers hétéro-orienté se trouve à son tour organisé par la notion du « sérieux » qui distingue de façon nette des sites mis en scène comme « respectables » et voués aux relations amoureuses de long terme d’un côté, et des espaces en vue de rencontres sexuelles passagères et présentés comme sexuellement transgressifs de l’autre côté. Alors que l’apparition des sites de rencontres est couramment envisagée comme un changement radical des mœurs, à la fois par les protagonistes et par les chercheurs[
24] [24] « Les règles du jeu ont changé » a longtemps...
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nous constatons ainsi un domaine du web largement marqué par une opposition stéréotypée entre sexe et amour, renvoyant de façon traditionnelle les hommes au premier et les femmes au second.
Outre cette tendance principale, la toile des sites de rencontres se segmente également en espaces s’adressant à des populations spécifiques, définies notamment par l’âge, le lieu d’habitation, la religion et des caractéristiques « géo-ethniques ». Nous constatons une spécialisation qui est néanmoins difficilement réductible à une tendance générale de rationalisation des rencontres amoureuses et sexuelles ; la ségrégation des lieux de rencontres n’est ni récente, ni spécifique à Internet (Bozon & Héran, 2006) et en ligne elle répond par ailleurs à des logiques différentes selon la population visée. Les sites ciblés paraissent en effet tantôt conçus comme de simples bases de regroupement selon un dénominateur commun (sites seniors par exemple), des filtres sélectifs (sites VIP), des espaces sur mesure pour le recrutement de partenaires spécifiques (sites confessionnels) ou des parties prenantes de la vie d’une « collectivité » (sites gays et lesbiens). Par ailleurs, l’hyperspécialisation des sites doit aussi se comprendre à la lumière des stratégies économiques des webmestres : face aux plates-formes dominantes auxquelles ils peuvent difficilement faire concurrence, et conformément aux théories de marketing, ces derniers cherchent à se concentrer sur des « segments de marchés » définis en termes de populations-cibles. L’univers des sites de rencontres ne peut par conséquent pas seulement se comprendre par les normes qui régulent le marché sexuel, mais doit également être envisagé comme un marché économique et comme le produit d’un monde socioprofessionnel particulier, constitué majoritairement d’hommes hétérosexuels et entrepreneurs de petites entreprises. Le sens investi dans ces espaces par les utilisateurs et le recoupement ou le décalage que celui-ci présente avec les logiques mises en scène par les webmestres, tout cela constitue un ensemble d’objets de recherches féconds que nous espérons avoir nourri par cet article qui propose moins des conclusions qu’une ébauche de questions nouvelles.

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Sources Internet

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